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vendredi, 22 avril 2016

A Malmö, le jihad à la suédoise

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Accusé d’être un foyer islamiste, le quartier de Rosengard, où a grandi Osama Krayem, un des suspects des attentats de Bruxelles, lutte depuis des années contre l’extrémisme.

C’est dans un fast-food, en bordure du quartier populaire de Rosengard, à Malmö, que l’imam Salahuddin Barakat donne rendez-vous. Il vient de terminer sa journée à l’Académie islamique, un centre d’études religieuses qu’il a fondé en 2013. Longue tunique bleu clair, coiffe blanche et barbe coupée court, l’homme de 34 ans appartient à cette jeune garde d’imams grandis en Suède, qui prêchent l’ouverture sur le monde et le dialogue interreligieux. Ce jour-là, il est excédé : «Depuis une semaine, je ne peux plus entrer dans un café ou un restaurant du centre de Malmö sans que les gens se retournent et pensent qu’ils ont affaire à un recruteur de Daech.» Quelques heures plus tôt, le journal régional Sydsvenskan racontait qu’une antenne locale de l’agence pour l’emploi avait dû faire appel à la police : des personnes s’étaient plaintes qu’un homme, posté à l’entrée, tentait de les convaincre de rejoindre les rangs de l’organisation Etat islamique. «Il faut être bête pour aller faire ça en plein jour. Les recruteurs sérieux travaillent dans les sous-sols», doute l’imam.

Lieu de transit

Mais ce qui a récemment placé la ville sous les projecteurs, c’est surtout le fait d’être la commune d’origine d’un des terroristes des attentats de Bruxelles : Osama Krayem, 23 ans, l’homme qui a accompagné le kamikaze Khalid El Bakraoui aux abords de la station de métro Maelbeek, le 22 mars, avant que ce dernier ne se fasse exploser. Né à Malmö, parti en Syrie en 2014, il a été arrêté le 8 avril dans la capitale européenne. Déjà inculpé d’«assassinats terroristes» dans l’enquête sur les attentats de Bruxelles, le parquet fédéral belge est également convaincu de sa participation aux attaques de Paris et Saint-Denis (lire ci-contre).

Son parcours n’a rien de très original, commente Magnus Ranstorp, spécialiste du terrorisme auprès de l’Ecole des études de la défense de Suède : «C’est le cocktail désormais classique entre marginalisation sociale, défiance à l’égard de la société et radicalisation idéologique.» L’enfance d’Osama Krayem se déroule dans le quartier de Rosengard, dans le sud de la ville, berceau du footballeur Zlatan Ibrahimovic, où 88 % des habitants sont d’origine étrangère et 40 % seulement des personnes en âge de travailler ont un emploi. La famille Krayem déménage dès qu’elle en a les moyens - «comme 50% des habitants ces quatre dernières années», précise le président du conseil de quartier, Andreas Konstantinides, qui décrit Rosengard comme un lieu de transit, dans une ville qui a accueilli 1 800 réfugiés et 800 mineurs non accompagnés en 2015. La famille emménage alors dans le quartier d’Oxie, quand Osama n’est encore qu’un collégien. Puis vient la case délinquance, avant de décrocher un emploi municipal, dans le cadre d’un projet de réinsertion.

En 2014, Krayem change, selon ses amis. Il devient religieux, se laisse pousser la barbe, puis disparaît du jour au lendemain. Sa famille apprend qu’il est en Syrie. On le retrouve en janvier 2015 sur Facebook : en treillis de camouflage, une kalachnikov à la main, il pose devant un drapeau de l’EI.

Comme lui, 300 Suédois ont quitté le pays ces dernières années pour rejoindre des groupes jihadistes en Syrie et en Irak. Une quarantaine seraient morts sur place et une centaine seraient rentrés. Dans un rapport publié en 2010, les services de renseignement suédois estimaient cependant que l’extrémisme islamiste «ne représentait pas une menace contre la société». Mais en décembre 2015, deux Suédois, qui avaient rejoint l’Etat islamique, sont condamnés à la prison à vie par le tribunal de Göteborg - principal foyer de recrutement en Suède - pour avoir égorgé deux prisonniers en Syrie en 2013.

«On s’est trop longtemps enfoui la tête dans le sable, dénonce Magnus Ranstorp. Tant que rien n’est arrivé en Suède, on n’en a pas fait une priorité. Et les jihadistes y ont disposé d’un refuge où planifier leurs actes.» Il regrette l’absence d’un débat de fond : «On peut parler des facteurs sociaux et économiques, mais dès qu’on évoque l’idéologie, on est taxés de xénophobes. On ne fait plus la différence entre l’islam et l’islamisme.»

Après la découverte du rôle de Krayem, l’ancienne patronne des sociaux-démocrates, Mona Sahlin, coordinatrice nationale pour la prévention de l’extrémisme violent, a rappelé Malmö à l’ordre, pour ne pas avoir pris suffisamment le problème au sérieux et s’être trop longtemps concentré sur l’extrême droite. «Nous avions l’impression de faire des choses, mais peut-être n’en avons-nous pas fait assez», confie Andreas Konstantinides, du conseil de quartier de Rosengard.

Sur place, la critique a du mal à passer. D’autant que, sur les 300 Suédois partis faire le jihad, une poignée seulement vient de Malmö, rappelle Marie Hendra, chef du développement pour la mairie. Dans cette commune de 320 000 habitants, située dans le sud de la Suède, ils sont également vite repérés, selon l’imam Salahuddin Barakat : «C’est une petite ville, très compacte, où les associations musulmanes sont très actives et ont de bons contacts avec la mairie, ce qui explique qu’on ait eu relativement peu de départs pour la Syrie.» Il parle de cinq jeunes, «dix maximum».

«Désespérance»

«Mais le quartier a mauvaise réputation, malgré tous nos efforts», souligne Marie Hendra. Car depuis 2008, année record du nombre de voitures brûlées et d’attaques à coups de pierres contre les ambulances et véhicules de police, des millions de couronnes ont été investis à Rosengard. La criminalité baisse et les résultats scolaires s’améliorent. «Il n’y a plus cette désespérance qu’on pouvait voir alors chez les jeunes», témoigne Engel Livaja, animateur à Tegelhuset, le centre d’insertion au cœur du quartier. Pour lui, c’est autant de candidats au jihad en moins.

Dans le quartier de Krocksbäck, à l’ouest de Malmö, qui devance désormais Rosengard en termes de criminalité et d’exclusion sociale, Rafi Farouq, animateur de l’association de jeunes Flamman, met en garde : «On peut se taper sur la poitrine et se féliciter. Mais on a surtout eu de la chance. Si cinq recruteurs charismatiques débarquent, personne n’est en mesure de dire ce qui se passera.» Depuis le 11 septembre 2001, il dit se battre contre la propagande islamiste. Ce fils de réfugiés afghans montre un rapport des services de renseignement britanniques, qui décrit les liens entre criminalité et radicalisation. «20 % des moins de 20 ans dans le quartier ont déjà été condamnés. Il y a un foyer. Il suffit juste d’y semer des graines…» L’homme reconnaît cependant que les choses commencent à bouger. Tout doucement. L’attaque contre Charlie Hebdo, notamment, a réveillé les esprits.

Malmö vient ainsi d’adopter un plan d’action contre l’extrémisme violent. La mairie est aussi partie prenante du projet «Vara liv» («nos vies», en suédois), lancé à l’initiative d’une ONG locale, Spiritus Mundi, aussi présente au Moyen-Orient. «La Suède n’est pas isolée du reste du monde, les problèmes y sont les mêmes qu’ailleurs», constate son président, Henrik Melius. D’où l’importance d’agir, «en offrant notamment des plateformes de communication aux jeunes, qui ont le sentiment que leur parole ne compte pas», explique le Jordanien Ashraf Haddad, également membre de Spiritus Mundi. Une première victoire : en novembre, l’ONG a réussi à convaincre Felix Raisma, un jeune Suédois de 24 ans, qui voulait rejoindre les combattants kurdes de Syrie, d’annuler son voyage, la veille de son départ, et de s’engager dans le projet.

Anne-Françoise Hivert

Source : Libération

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