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mardi, 14 juin 2016

«Il Giornale joue avec le feu en diffusant Mein Kampf d'Hitler»

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Le directeur du Centre d'histoire de Sciences Po, Marc Lazar, analyse la décision controversée du quotidien italien, dirigé par Paolo Berlusconi, de diffuser l'ouvrage doctrinal du leader national socialiste.

Depuis que les droits de réédition de Mein Kampf sont tombés dans le domaine public, les polémiques fleurissent dans tous les pays d'Europe. Le dernier touché est l'Italie. Le quotidien Il Giornale, propriété de Paolo Berlusconi, le frère de l'ancien premier Ministre, vient de diffuser l'ouvrage doctrinal d'Adolf Hitler.

Matteo Renzi, l'actuel chef de l'exécutif et les représentants de la communauté juive italienne ont aussitôt dénoncé cette décision en la qualifiant de «scandaleuse et de blessante».

L'historien Marc Lazar, directeur du centre d'histoire de Sciences Po, spécialiste de l'Italie, a accepté de donner son éclairage au Figaro.

LE FIGARO. - Comment interprétez-vous la décision d'Il Giornale de diffuser samedi 11 juin Mein Kampf avec leur édition du week-end?

MARC LAZAR. - Je crois que c'est fondamentalement une action commerciale, une opération de marketing. Elle a incontestablement un objectif: celui de susciter des controverses et en même temps, peut-être, de se faire de l'argent. De ce point de vue, c'est condamnable. Et surtout ce journal joue avec le feu.

Est-ce impossible de publier un texte historique qui propage des idées dangereuses?

Ces idées ont eu des conséquences redoutables en Allemagne et en Europe avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Ce n'est pas un texte anodin. Je ne suis pas contre la réédition de Mein Kampf, mais à condition qu'elle soit soumise à la critique historique. Cette dernière version, d'ailleurs, a été publiée avec le concours d'un historien reconnu du fascisme italien, Francesco Perfetti. Je pense que le modèle est celui qui a été adopté en Allemagne, par l'Institut d'Histoire contemporaine de Munich, le plus grand centre d'histoire du nazisme. Les historiens de ce point de vue ont une responsabilité: livrer un travail rigoureux dans toutes les règles de l'art.

Il Giornale précise qu'il fait cela avec l'objectif avoué de «connaître pour rejeter». On peut le croire, car ce quotidien, qui appartient à Paolo Berlusconi, le frère de l'ancien Premier ministre, ne peut être suspecté de la moindre complaisance avec le nazisme, ou d'être antisémite. Il faut rappeler que Berlusconi, à chaque fois qu'il a été au pouvoir, a toujours adopté une attitude fermement pro-israélienne qui d'ailleurs était en rupture avec la diplomatie traditionnellement pro-arabe de son pays. Ce qui est blâmable dans cette affaire, c'est le mode de diffusion. Ce qui est choquant c'est que l'on offre largement Mein Kampf sans avoir demandé l'avis des lecteurs. ce n'est pas la même chose d'aller acheter son journal et de trouver Mein Kampf que de se décider à aller l'acheter dans une librairie classique ou digitale.

L'histoire du fascisme mussolinien rend-elle plus sensible les Italiens à cette publication?

Depuis que ce livre a été diffusé par Il Giornale, il n'y a pas eu de relation entre la diffusion de Mein Kampf, le nazisme et le fascisme. Les premières réactions sont très politiques. Matteo Renzi a condamné fermement cette publication, tout comme la petite communauté juive italienne. Il faut ajouter que Milan vit actuellement une période de campagne municipale. Le Centre gauche a fait remarquer que Il Giornale était le journal qui soutenait le candidat de la droite modérée, Stefano Parisi. Et, bien sûr, ils ont souligné les liens qui existaient entre Paolo Berlusconi et le Centre droit.

Le point de vue historique est à mon sens plus intéressant. Depuis une quinzaine d'années, les spécialistes ont revisité le point de vue traditionnel sur le fascisme et l'antisémitisme. Auparavant on expliquait que le fascisme n'avait pas été antisémite sauf à partir de 1938, avec les lois promulguées par Mussolini, mais que finalement elle n'avait pas eu beaucoup de conséquences et qu'elles étaient le résultat de la contamination nazie. Les recherches ont montré depuis que cette question était plus compliquée. Les historiens ont mis en évidence une véritable composante endogène à l'antisémitisme du fascisme italien.

L'ouvrage d'Hitler a-t-il gardé son pouvoir d'endoctrinement?

Mein Kampf tombe dans le domaine public à un moment précis où en Europe on constate un retour de mouvements populistes. Certains n'ont rien à voir avec le nazisme mais d'autres, comme en Grèce et en Europe centrale, sont très proches. On a l'impression de revivre un épisode tragique de l'histoire. On sait qu'elle ne se répète pas de la même manière mais il y a un contexte politique aujourd'hui de repli, xénophobe, raciste et antisémite qui accentue encore le malaise.

Bertrand Guyard

Source : Le Figaro

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