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vendredi, 25 mars 2016

L’immigration, menace pour le consensus allemand ?

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Le Frankfurter Allgemeine Zeitung (« Journal Général de Francfort ») est, avec Die Welt et le Süddeutsche Zeitung, l’un des trois grands quotidiens nationaux allemands. Son tirage quotidien d’environ 1 million d’exemplaires, son indépendance économique appréciable ne peut que faire pâlir d’envie une presse française dominée par des milliardaires et qui ne survit que grâce aux subventions de l’État. Ce journal, réputé conservateur et libéral, peut en outre s’enorgueillir d’être l’un des plus anciens journaux d’Europe : il a été recréé en 1949 par l’équipe du Frankfurter Zeitung, interdit en 1943 par le régime nazi, qui était lui-même le descendant direct d’une feuille volante distribuée sur les marchés de la ville libre de Francfort depuis 1856.

L’une des titulaires de la rubrique économique, Lena Schipper, se posait tout récemment la question de savoir si l’immigration menaçait le consensus allemand autour de la redistribution d’inspiration sociale-démocrate. Cette Berlinoise, diplômée en économie de l’Université d’Oxford est un exemple de la culture anglo-saxonne libérale.

L’un de ses derniers articles est significatif d’un phénomène observable dans toutes les droites libérales d’Europe de l’Ouest. Elle y pose en effet crûment la question : « L’immigration détruit-elle la solidarité ? ». Une question qui a surgi selon elle depuis que les « partis populistes » (= « hostiles à l’immigration ») ont porté sur le devant de la scène la question de la préférence étrangère par rapport aux nationaux, de plus en plus affichée par les systèmes sociaux. C’est le phénomène du « Welfare Chauvinism » (le « chauvinisme de la providence »).

Un préjugé qu’elle tient à démonter en se référant à une étude de David Rueda, professeur de sciences politiques à l’Université d’Oxford. Mais elle tape à côté de la plaque. Elle nie en effet ce qu’évoquent avec justesse les « populistes », par exemple le fait que dans certains cas, des Allemands assistés sont effectivement chassés de logements sociaux pour laisser la place à des migrants. Son article jette paradoxalement une lumière très crue sur une conséquence visible de la crise migratoire : celle-ci remet radicalement en cause l’acceptation de l’État providence au sein de la société. L’étude menée par David Rueda dans toute l’Europe porte sur l’acceptation des systèmes de redistribution par les différentes classes sociales en Europe. Elle fait ressortir toute une série de conclusions très intéressantes mais dont certaines sont biaisées : partout en Europe de l’Ouest, la « solidarité » diminue en corrélation avec la proportion d’étrangers allogènes dans les différents pays. Mais que ce n’est pas chez les « pauvres » que la demande de solidarité diminue. C’est chez les « riches » que la propension à la solidarité baisse nettement dans le sillage de l’immigration de masse. Les « riches » seraient en effet, selon Rueda, favorables à la solidarité non pas par « peur de devenir pauvre », mais par « altruisme ». Il parle même du « luxe de l’altruisme » pour caractériser l’attitude de ces derniers. Mais il y aurait un hic : les riches ne seraient disposés à la solidarité qu’envers « ceux qui leur ressemblent »… en bref les nationaux d’origine indigène, et non les étrangers récemment immigrés. La conclusion : les systèmes sociaux sont menacés de défection du fait… du « racisme des riches ».

Les conclusions de l’article de la FAZ (et de l’étude Rueda) sont parfaitement emblématiques de l’évolution des libéraux au cours des 40 dernières années, d’une contagion par l’idéologie post-soixante-huitarde, au point d’en avoir perdu tout bon sens. En Allemagne le système de redistribution n’a jamais été en effet un système de « solidarité des riches avec les pauvres » basé sur « l’altruisme » en application de principes de « justice sociale ». En Allemagne comme en France, la seule réalité économique et comptable des systèmes sociaux consiste en un système de transfert de revenus des productifs (ce qui est loin d’être synonyme de « riches ») vers les improductifs (ce qui est loin d’être synonyme de « pauvres »). Parce que l’argent ne peut être effectivement trouvé que chez les productifs. Y compris des productifs pauvres du privé vers les riches bénéficiaires de privilèges du public. Les termes de « solidarité », de « justice sociale » ou « d’altruisme » sont des descriptions morales qui relèvent d’une pensée religieuse et idéologique .

À la lumière de ce retour à la réalité, l’étude de David Rueda peut être lue d’une toute autre manière :

Ce ne sont pas les pauvres qui sont plutôt globalement favorables à l’immigration de masse mais plutôt les véritables ayant-droit du système de redistribution. Ceci est empiriquement observable en France, où les associations militantes œuvrant en faveur des réfugiés, migrants allogènes et oubliant les indigènes, se composent en quasi totalité de gens issus des secteurs publics et parapublics. Pour ces militants, le système de redistribution est justifié pour des raisons idéologiques, morales et religieuses ; les aspects comptables, à savoir l’équilibre précaire des régimes sociaux ne les intéressent pas, ils nient totalement la question ou renvoient à la « nécessité morale » de faire payer davantage encore les « riches », pour des raisons de « justice sociale » et de « solidarité ». Et ils ont du temps pour militer, ce qui n’est pas du tout le cas des payeurs – qui n’ont jamais été sur le fond les « riches », mais les classes moyennes du secteur privé.

On trouverait sûrement des nuances à apporter à l’attitude des « pauvres » et notamment de ceux qui étaient déjà hier les véritables laissés-pour-compte du système de « justice sociale » et qui le sont encore plus du fait de la poussée migratoire. L’étude de Rueda ne fait en effet aucune distinction entre les privilégiés du système et les laissés-pour-compte.

Mais le fait majeur est indéniablement la réticence de plus en plus grande des payeurs à continuer à financer les systèmes sociaux dans les conditions actuelles. Ils ne l’ont jamais fait par « altruisme », mais sous l’effet d’un rapport de force entre productifs et improductifs et dans un esprit d’assurer la paix sociale. De ce point de vue, les payeurs sont infiniment plus sensibles aux aspects d’équilibre comptable que les véritables ayant-droits, qui ne sont pas des riches mais bel et bien des privilégiés surprotégés estimant que les ressources des systèmes sociaux sont infinies. Dire qu’une grande partie des migrants est peu qualifiée, inemployable à moyen voire à long terme pour de multiples raisons et qu’elle vient déséquilibrer très fortement le rapport entre productifs et improductifs relève du simple bon sens.

Les systèmes sociaux, qui ont été traditionnellement en équilibre en Allemagne du fait de l’excellence de son système de formation, de la souplesse de son système fiscal, et d’une économie remarquablement diversifiée, parfaitement adaptée à la demande mondiale et structurellement fondée sur les PME-PMI sont fortement menacés de déséquilibre profond par le tsunami migratoire. L’immigration de masse pourrait bel et bien faire voler en éclat les équilibres financiers des systèmes sociaux allemands et partant leur acceptation, chez les payeurs… et chez les laissés-pour-compte, dont l’existence est niée par Lena Schepper .

Nous avons récemment vu, à propos d’un article publié par Philip Meinhold dans le TAZ, l’éclatement progressif de l’unité territoriale allemande entre Est et Ouest. L’article de Lena Schepper fait ressortir un autre éclatement de la société allemande : un clivage politico-social grandissant à propos du système social, dont le consensus est effectivement remis progressivement en cause. Le consensus allemand, ce ressort très efficace de la réussite de ce pays, est menacé de voler en éclat, tant au plan territorial qu’au plan social. C’est l’une des conséquences les plus visibles de la crise migratoire. Dans ce contexte, l’article idéologique d’une « libérale » Lena Schepper dans un journal réputé conservateur fait aussi ressortir, au delà des questions économiques et sociales, une autre rupture mal comprise et qui conditionne toutes les autres : celle de l’équilibre entre réalistes et utopistes à l’Ouest. Il n’est pas compliqué de voir dans quel camp se situent et la FAZ, et Angela Merkel.

Ojim

Source : Arret sur info

 

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